11èmes Rencontres François Rabelais 2015

20 et 21 novembre 2015


Introduction par Olivier Roellinger, parrain de l’édition


On m’a demandé de parler de l’art de recevoir dans les Relais & Châteaux. Avant d’y arriver, il me semblait important de vous dire ce qu’est pour moi l’art de recevoir, ce qui s’y cache et ce qui nous amène à recevoir l’autre. Ensuite, je vous exposerai ce que contient le manifeste qui a été présenté à l’UNESCO, ces 20 engagements qui résultent d’un travail d’artisans de l’hôtellerie et de la restauration du monde entier. Je vais m’efforcer, en tant que cuisinier et amoureux des bons produits et de leur transformation, de vous parler de recevoir.

La simplicité du recevoir

Cela ne s’est pas toujours bien passé avec mon père, qui était médecin. Mais jusqu’à l’âge de 13 ans  il m’a transmis une chose : la porte est toujours ouverte. N’importe qui, homme ou femme, pouvait sonner à notre porte et ma mère descendait ouvrir cette porte. Mon père râlait un peu, mais venait s’occuper de ces personnes. Parce qu’à l’époque, on n’appelait pas le SAMU ou les pompiers. On appelait le curé ou le médecin. Là, j’ai appris ce que c’était de laisser sa porte ouverte. Et c’est bien le sens de recevoir.

Vous-mêmes, à quel moment avez-vous eu l’impression, pour la première fois, de recevoir l’autre ? Je suis persuadé que pour bon nombre d’entre vous c’est vers 6-7 ans, parce qu’avec deux draps, trois caisses en carton, quelques branchages et  morceaux de bois, on a fait une cabane au fond du jardin. Et on va y recevoir pour montrer son chez-soi, ce reflet de soi. On va y recevoir l’être le plus cher : sa maman, son papa, sa grand-mère ou sa grand-tante : « Viens voir ma cabane ! ». On fait un petit lit, une petite table, quelques petites chaises et, pourquoi pas, on sort la dînette. C’était déjà cela l’art de recevoir.

Depuis maintenant plusieurs années, j’ai la chance de parcourir le monde et d’en rencontrer les paysans, que ce soit au Kerala, au Cambodge, à Madagascar, au Sri Lanka, ou au Mexique. Lorsqu’on rencontre ces gens de peu, qui sont pour moi de tout, on découvre qu’ils cultivent parfaitement l’art de recevoir, toujours avec générosité.

Ce que le recevoir n’est pas

On lie bien souvent l’art de recevoir à une forme de politesse. L’art de recevoir est-ce de sortir le joli nappage, d’avoir la belle argenterie, la très jolie cristallerie ? Y a-t-il des codes ? Les choses doivent-elles être figées ? Bien souvent, on a l’impression qu’il y a quelque chose comme cela.

On peut se demander également pourquoi on reçoit. On peut recevoir pour marier sa fille, pour obtenir des avantages d’une personne, pour rendre la politesse, pour montrer le talent de son nouveau décorateur, pour présenter sa nouvelle compagne … Mais là, c’est  recevoir pour soi-même. Un acte terriblement égoïste, pour exhiber ce que l’on est, ce que l’on est devenu ou ce que l’on aspire à être.

Ce qu’est le recevoir

Il y a l’autre manière de recevoir. Celle de l’enfant qui jouait dans cette cabane, avec sa dînette. Et là, c’est recevoir pour le plaisir de l’autre. C’est-à-dire tout mettre en place pour être agréable à la personne invitée, cet être cher. Et c’est là où nous pouvons tendre vers l’excellence, en tenant compte des goûts de la personne invitée et de nos propres goûts. L’art de recevoir, finalement, c’est séduire. Jamais choquer, parfois étonner, parfois conforter, parfois sécuriser, parfois rassurer. Mais séduire, apporter du plaisir, et du soin à l’autre. En tant que cuisinier, je dis souvent : « Nourrir l’autre, c’est prolonger la vie de l’habitat de l’âme de chacun ». Mais recevoir en fait tellement partie.

Le périmètre de l’art de recevoir

L’art de recevoir c’est déjà d’envoyer un petit mot, de passer un petit coup de fil. Inviter. Ensuite, accueillir par le sourire, le plus bel accueil. Installer, servir à boire, préparer des mets.

Là, on parle de la table, mais l’art de recevoir se complique pour tout cuisinier lorsqu’il devient hôtelier. La responsabilité est beaucoup plus lourde pour les artisans hôteliers. Ils prennent une tranche de vie d’une personne, pour qu’elle se repose, qu’elle se détende.

« Cuisiner pour l’autre ne m’a jamais stressé, recevoir l’autre sous mon toit me stresse toujours ».

La naissance d’un manifeste mondial

Relais & Châteaux est une association, à but non lucratif, qui compte 540 maisons dans le monde, et autant de tables différentes. L’année dernière, nous fêtions les 60 ans de cette association. Elle a parcouru le monde entier. Elle a goûté toutes les cuisines et toutes les hospitalités.

Il était temps que nous fassions une lettre pour écrire ce que l’ensemble de ces propriétaires de Relais & Châteaux ont fait depuis 60 ans, et ce qu’ils se doivent de poursuivre. Car je pense que lorsque l’on veut prendre des engagements et ne pas se diluer, il nous faut écrire ces choses. Cette initiative m’avait été confiée par le président Philippe Gombert et le Conseil d’administration. J’ai donc réuni un comité international pour rédiger un manifeste et 20 engagements. Ce comité est composé d’hommes et de femmes des quatre coins du monde : des cuisiniers et des cuisinières, des sommeliers, des maîtres d’hôtel, des directeurs, des propriétaires, des maîtres de maison, et également des gens de l’extérieur. Bon nombre de personnes de tous les horizons sont venues pour essayer de réfléchir ensemble. Car la France ne doit surtout pas coloniser culturellement le reste du monde. Aujourd’hui, chaque nation, chaque région du monde considère que l’art de recevoir et la culture culinaire font partie de leur identité. Et c’est une véritable chance pour l’humanité. Il ne faut surtout pas l’imaginer comme une concurrence.

La table et l’hospitalité pour rendre le monde meilleur

Le projet des Relais & Châteaux est très ambitieux et s’est donné 10 ans. Le but affiché de notre manifeste, présenté à l’UNESCO, est un monde meilleur par la table et l’hospitalité. L’humanité, riche de ses différences, partage et transmet à chaque génération deux traditions : la table et l’hospitalité. De tout temps, elles ont participé à l’art de vivre mais également à la paix dans le monde. La table et l’hospitalité doivent en conséquence et en permanence être à la fois préservées et revivifiées pour continuer à jouer ce rôle essentiel dans le bien vivre ensemble.

L’émotion d’une saveur associée à la magie d’un lieu et à l’authenticité d’un accueil. Voilà le socle sur lequel nous appuyons notre conviction de pouvoir influer pour que le monde soit meilleur demain.

Ce combat nous a amené à agir sur trois registres.

Premier registre : préserver les cuisines du monde

Une cuisine est l’expression d’un environnement naturel, culturel et affectif. Naturel avec le produit le plus fraîchement pêché, le plus fraîchement cueilli, le mieux élevé. Sans oublier les hommes et les femmes qui façonnent cette nature. Culturel avec le « bien manger » de chaque lieu, les traditions de chaque endroit du monde. Enfin, affectif parce que cuisiner n’est pas simplement un métier, c’est un état. D’ailleurs, c’est un état où les hommes sont probablement des imposteurs. La meilleure cuisine du monde c’est bien souvent, sinon tout le temps, la cuisine d’une femme, d’une mère, d’une grand-mère, d’une tante. Dans l’Histoire, nous parlons très rarement de cuisinières. Pourtant, ce sont bien les femmes qui ont nourri l’humanité. Faut-il, pour que nous parlions d’une activité, que les hommes s’en emparent ? Le cuisinier va vous parler de générosité, mais, comme tous les mecs, c’est un égoïste. Lorsqu’il crée, c’est avant tout pour lui : ce n’est pas dans le don. Il me semble que la femme, pour faire bon, doit aimer. Les mères lyonnaises, par exemple, pouvaient accueillir à bras ouverts, mais elles viraient les imbéciles et les tocards à coups de pied aux fesses !

Nous voulons proposer une cuisine en résonance avec un lieu mais où toujours la sincérité des hommes et des femmes qui les animent reste la règle d’or.

Les cuisines et les hospitalités sont un patrimoine immatériel de l’humanité que nous devons sauvegarder et promouvoir. Mais ce patrimoine ce n’est pas simplement le mole mexicain, ou le repas à la française. Le plus beau patrimoine, c’est la diversité de ces hospitalités et de ces cuisines.

Relais & Châteaux contre l’appauvrissement culturel

Combien d’entre nous, se sont réveillés dans une chambre d’hôtel en nous demandant : où suis-je ? A Paris ? A Sydney ? A Tokyo ? Tout est pareil, avec le même mobilier, le même décor. Dans des pseudo-restaurants de luxe, on va retrouver un trait de vinaigre balsamique et un coup de burrata ; un coup de wasabi et un peu du yuzu … Et c’est linéaire. Ce n’est pas ça la cuisine.

La cuisine, c’est évidemment une liberté, mais qui doit s’appuyer sur les traditions de chaque endroit. Moi qui ai toujours prôné une cuisine métisse, je ne vais pas interdire d’aller chercher la saveur de l’autre. Mais faites-le pour enrichir votre propre identité dans l’échange. Là, l’humanité grandit. La belle histoire de l’humanité, bien souvent, est celle de la transmission des produits et des évolutions des cuisines dans le monde. Que serait ce plat tellement franchouillard qu’est le cassoulet sans le haricot d’Amérique du Sud ?

La cuisine s’enrichit de l’autre, mais pour autant garde son identité. Et évidemment, dans l’art de recevoir, on n’accueille pas de la même manière, dans un ryokan japonais que dans un riad marocain et c’est tant mieux. Il y a des codes, des gestes, des petites choses, une diversité qui fait la beauté et la richesse du monde.

Deuxième registre: partager la passion du beau et du bon.

Nous accueillons des centaines de jeunes dans une première phase de compagnonnage. Nous leur transmettons un métier et des compétences universelles. Ça aussi c’est l’art de recevoir. Et sur l’art de recevoir ces jeunes, il y a beaucoup à dire. Je suis persuadé que plutôt que de mettre des stagiaires dans des entreprises, nous ferions mieux de mettre des stagiaires en relation directe avec des maîtres de stage.

Troisième registre : être acteur d’un monde plus humain

Le monde sera plus humain s’il est plus sensible et plus attentif à la table et l’hospitalité, qui peuvent sembler être des détails du monde et qui sont en réalité les fondements d’une humanité pacifiée et ouverte au monde.

20 engagements

Un manifeste c’est bien joli, mais ensuite il faut s’engager. Donc, j’ai demandé aux 540 membres dans le monde d’avoir 20 engagements à tenir sur 4 ans – pour certains sur 10 ans, parce que certaines choses sont plus compliquées dans les îles.

Pour certains, les engagements étaient des choses évidentes. Mais l’association Relais & Châteaux représente 22 000 collaborateurs dans le monde. Et aujourd’hui, ces critères mondiaux nous permettent de sortir de l’association des membres qui ne seraient pas respectueux de leurs collaborateurs. Imaginez : je reçois un courrier d’Asie, d’un jeune couple qui fêtait ses 5 ans de mariage dans un endroit merveilleux. Au moment de partir, il y a une inondation devant l’hôtel. Le taxi est obligé de faire un détour sur l’arrière de l’hôtel. Ils croisent les regards des personnes qui étaient aux petits soins pour eux et voient dans quelles conditions ils vivent. Ils me demandent : « Est-ce que vous pouvez considérer que cette maison soit une maison de qualité ? » Non, évidemment.

L’art d’accueillir dans les engagements

Le premier engagement concerne la cuisine, mais voici le deuxième engagement : « Promouvoir la richesse infinie des différentes cultures de l’accueil dans le monde en veillant à préserver l’harmonie et le caractère de chacune des maisons Relais & Châteaux et leur territoire d’ancrage, au travers des jardins, du patrimoine bâti, des arts de la table, des arts décoratifs, des rites d’accueil ou de vie ».

Selon le troisième engagement, nous devons « veiller à cultiver des relations humaines permettant à nos hôtes de se sentir accueillis « chez des amis », dans un lieu animé par la passion des maîtres de maison qui prennent plaisir à partager leur bonheur d’y vivre ». Nous devons accueillir l’autre comme un être cher. On a du travail, je suis d’accord, et cela ne se passe pas toujours ainsi. Mais néanmoins, c’est quand même une belle histoire de passion. Si ces hommes et ces femmes, qui ont des Relais & Châteaux, étaient des hommes et des femmes d’argent, ils auraient des modes d’hébergement et de restauration qui seraient tout autres.

Enfin, le 10e engagement, prône de « s’inscrire comme héritier d’une histoire de la cuisine, de la table et de l’hospitalité pour contribuer à la transmission et à l’enrichissement de ce patrimoine immatériel. ». Nous nous sommes donné cette mission. Parce que l’on parle d’art de recevoir, d’art de vivre … mais le premier art c’est de vivre en communauté. Nous venons y mettre la politesse, des codes, mais c’est un art.

Accueillir chez soi

Cette notion d’être chez quelqu’un me paraît très importante. Une maison peut tout à fait ne pas vous convenir. Ce n’est pas grave, c’est qu’elle est diverge de vos goûts. Mais c’est le goût d’une personne. C’est le goût d’une cuisine, un choix de vins, de nappage, de décor. Et c’est un endroit qui est en phase avec un lieu, une histoire, une culture, une personne. Vous n’allez pas dans un concept, dans quelque chose qui est codé, codifié. Non, vous allez chez quelqu’un.

« Développer comme nulle part ailleurs l’art de prendre soin de l’autre ». J’adresse plus particulièrement ce 14e engagement aux jeunes. Par l’honneur et le plaisir de servir, en portant à chacun une attention personnalisée, qu’ils fassent d’un moment aux Relais & Châteaux un moment de vie unique, fraternel, ressourçant et inspirant.

Conclusion

Cette mission qui m’a été confiée me passionne au plus haut degré. Cela ne sert peut-être pas à grand-chose, mais en tous les cas, c’est tenter de faire ce que nous devons faire.


Les comptes-rendus des 11èmes Rencontres François Rabelais 2015


Les arts et manières de recevoir en Relais & Châteaux par Olivier Roellinger

Rencontres François Rabelais – Comment reçoit-on dans les autres cultures ?

Rencontres François Rabelais – Le bon accueil : quelle place pour le digital ?

Rencontres François Rabelais – Qu’est-ce qu’un professionnel de salle aujourd’hui ?

Rencontres François Rabelais – Le chef cuisinier doit-il être présent en salle ?


Rewriting Auriane Velten / CR Rencontres François Rabelais


Une réponse

  1. Micheline

    Merci, pour ce très bel article de Monsieur Olivier Roellinger.
    J’ai appris beaucoup de chose, je suis une novice mais quelle richesse de vous lire et d’apprendre et d’avoir envie de partager.
    Je vais imprimer cet article car il faut que je le lise de nouveau calmement et surtout l’avoir en main pour mieux le posséder.
    Merci à vous de ce partage.

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