11èmes Rencontres François Rabelais 2015

20 et 21 novembre 2015


Table-ronde


A partir d’un tour d’horizon des manières de recevoir dans le monde, il s’agira de croiser les regards pour faire apparaître les spécificités et traditions propres de chaque culture. Enrichir notre point de vue avec ce qui se passe ailleurs est aussi une façon de mieux nous connaître. Sommes-nous si différents ?


Modérateur

Thibaut de Saint-Pol, Sociologue, école normale supérieure de Cachan et Sciences Po, Paris

Intervenants

Meg Bortin, Journaliste, The International Herald Tribune, Paris

Benjamin Boudou, chercheur associé en politique de l’hospitalité, Sciences Po Paris et université Paris Descartes

Galina Kabakova, Maître de conférences de civilisation russe, université Paris-Sorbonne

Alain Montandon, Professeur émérite de littérature générale et comparée, université Blaise Pascal, Clermont-Ferrand


Thibaut de Saint-Pol – Pour nous, sociologues, la question du recevoir est fondamentale, parce qu’elle met l’accent non seulement sur ce qu’il y a dans l’assiette, mais sur aussi tout ce qui va se jouer autour. Recevoir renvoie à des règles et des obligations sociales, mais aussi à la façon dont va se créer du lien social autour de la table. D’où un certain nombre de questions …

Je vous propose de commencer en revenant aux origines du recevoir, au travers de la notion d’hospitalité. Alain Montandon, qu’est-ce que l’hospitalité et d’où est-ce que cela vient ?

Aux fondements de l’hospitalité

Alain Montandon : L’Odyssée est le grand manuel de l’hospitalité : dans son périple, Ulysse n’arrête pas de se confronter à l’art de recevoir. Cela commence très mal puisque lorsqu’il rencontre le Cyclope, celui-ci ne lui offre pas à manger, mais, au contraire, veut le manger. « Vais-je trouver des brutes, des sauvages sans justice ou des hommes hospitaliers craignant les dieux ? » C’est la question que se pose Ulysse. Pour lui, l’humanité commence avec l’hospitalité et la crainte des dieux. Il y a un lien très fort entre hospitalité et sacré. D’ailleurs, les dieux viennent parfois visiter les humains pour faire l’expérience de leur manière de recevoir. L’exemple le plus connu est sans doute celui de Philémon et Baucis, que raconte Ovide. Zeus et Hermès viennent tâter l’hospitalité des gens d’une ville. Seul un très vieux couple, à l’écart de la ville, va, en dépit de son extrême pauvreté, recevoir ces dieux. L’histoire de Philémon et Baucis détaille longuement les touchantes attentions dont le couple va entourer les dieux. Dans cette histoire, nous voyons que ce sont les pauvres qui accueillent le mieux, qui offrent ce qu’ils ont de meilleur. Lorsque nous accueillons quelqu’un, dans toutes les cultures, nous essayons d’offrir le meilleur de ce que nous avons. Ainsi, au Maghreb, il y a cette légende d’un homme qui va sacrifier son cheval, ce qu’il a de plus précieux, pour accueillir l’autre.

L’hospitalité comme acte politique

Benjamin Boudou : Mais il n’y a pas qu’une seule façon d’accueillir, une seule définition de l’hospitalité. Chacun va mobiliser l’idée d’hospitalité pour répondre à un problème, éternel et éminemment politique, à savoir : comment se lier avec des étrangers ? Quel est le bon degré d’ouverture de la communauté ?

Et comment définir l’étranger ? Il n’est pas toujours le même à travers l’Histoire. Pendant longtemps, cela a été le pauvre, le malade, celui qui n’a pas d’attaches sociales, qui n’a pas de patrimoine, etc. Cette définition de l’étranger est bel et bien un acte politique.

Ensuite, dans les rituels de l’hospitalité, la gestion de notre méfiance vis-à-vis de cet étranger va se manifester différemment. Nietzsche donne une définition très curieuse, il dit : « qu’est-ce que l’hospitalité ? C’est paralyser chez l’étranger l’élément hostile ». L’hospitalité n’est pas seulement un accueil généreux, mais aussi une protection contre la dangerosité de celui qui arrive. L’organisation sous forme rituelle, avec des codes, permet de prévoir, un peu, ce qui va se passer. Il faut faire les gestes, donner cette nourriture et pas une autre, installer l’autre à cette place et pas à une autre, etc.

L’enjeu, politique, est de s’ouvrir, mais pas complètement, parce que cela peut être dangereux.

Thibaut de Saint-Pol : Retrouvons-nous ces codes dans la culture russe et quels sont les mécanismes de l’hospitalité en Russie ?

En Russie, une question d’honneur

Galina Kabakova : C’est important de faire la distinction entre deux aspects de notre problématique : la loi naturelle de l’hospitalité – tout le monde doit l’hospitalité à un étranger – et l’hospitalité codifiée qui est propre à chaque pays, classe sociale, époque. Même si on part du principe que nous devons accueillir, dans chaque situation, la question des codes va se poser.

En Russie, le concept idéologique à la base de l’hospitalité est le concept d’honneur. L’honneur régit l’ensemble de ce rituel extrêmement complexe. Ici, l’honneur, c’est tout d’abord l’ordre établi : il faut respecter les règles qui existent depuis des générations. Ensuite, l’accueil se décompose en plusieurs épisodes, à commencer par l’invitation, qui est une condition absolument nécessaire pour que la réception se passe dans les meilleures conditions. Ensuite, c’est le bon placement, parce qu’à chaque invité correspond une place bien précise autour de la table (ou même en dehors de la table dans certaines situations). Sans oublier la bonne parole. Tout passe par la parole cordiale, elle aussi très codifiée.

Accueillir … mais poser des limites

Alain Montandon : Vous avez parlé d’honneur : dans le Kanun, le grand code de l’honneur albanais, le rituel de l’hospitalité est réglé jusque dans les moindres détails, pour éviter les conflits. Lorsqu’on arrive, on donne l’arme. Et lorsque on vous a offert un verre d’eau ou un café, vous êtes déjà un hôte. En ce sens, vous êtes entièrement sous la protection de celui qui reçoit, jusqu’à ce que vous ayez pris congé. L’invité doit aussi respecter les règles qui posent les limites à son intrusion. Ainsi, il lui est interdit de soulever le couvercle de la marmite. C’est une règle particulièrement symbolique : en dépit d’une hospitalité très généreuse, apparemment sans limite, la maîtrise du foyer et de la nourriture est un domaine réservé. Interdit significatif qui témoigne bien que l’hôte n’a pas tous les droits et qu’il reste en marge au cœur même de la maison qui l’accueille.

L’hospitalité comme rite d’intégration

Benjamin Boudou : Des travaux anthropologiques ont beaucoup documenté cette arrivée de l’étranger. Tout commence par l’invitation, qui est très importante. Car partager la nourriture est dangereux : c’est par là que passe l’impureté, la souillure. Si on mange avec l’étranger, c’est que nous savons déjà que nous pouvons lui faire confiance et cet acte prend alors un sens cosmogonique. Par exemple, chez les Wayana d’Amérique du Sud, il y a différentes sortes de repas, du grand repas traditionnel à la collation des chasseurs. Et il y a le goûter du visiteur : des galettes, qui sont d’essence féminine, car données par les femmes aux étrangers masculins, qui vont les tremper dans une marmite de nourriture masculine, faite plutôt de sauce et de viande. Par ce rituel de complémentarité entre le féminin et le masculin, on signifie à l’étranger, qu’il est désormais intégré – l’hospitalité est un long rite d’entrée dans la communauté – et qu’il peut éventuellement contracter une alliance matrimoniale avec les femmes de la tribu. On marque la distinction entre l’homme et la femme et on rend possible la communauté, l’alliance.

Thibaut de Saint-Pol : Meg Bortin, vous êtes Américaine, avez vécu dans un certain nombre de pays et êtes maintenant en France : qu’est-ce qui vous a marquée, dans les différences de manières de recevoir entre ces pays ?

Selon les pays, plus ou moins de formalisme …

Meg Bortin : Le problème, c’est est que nous sommes tellement globalisés que, à New-York, à Londres, à Paris, voire à Moscou, nous recevons à peu près de la même façon. Donc, j’ai demandé à des experts de m’expliquer les différences entre l’art de recevoir entre les pays. Un ami, ambassadeur de France en Pologne (et qui a été en poste à New-York, à Singapour, …) m’a répondu : « C’est très simple, tout le monde suit l’exemple des Français, donc l’art de recevoir c’est la manière française ».

Après, évidemment, il y a des différences entre les cultures. Par exemple, la façon de recevoir aux États-Unis est beaucoup plus décontractée que dans les dîners formels en France, à Moscou ou autres. Surtout, il y a un élément de recevoir dehors, de faire des barbecues. Nous pouvons le dire d’une façon culturelle très simple : nous n’avons pas, aux États-Unis ou en Angleterre, cette différence entre tu et vous (ou ty et vy en Russie). Tout le monde est you. Donc, nous n’avons pas cette distinction, ce formalisme. Cela se voit dans la façon dont les gens reçoivent aussi chez eux.

… mais toujours de la convivialité

Galina Kabakova : Mais le point fondamental de l’art de recevoir, c’est la convivialité. Quand je suis arrivée en Russie, au milieu des années 80, il y avait des pénuries partout. Mais si on était invité, il y avait un assortiment impressionnant de très bons plats sur la table. Cela rejoint ce que nous disions sur l’honneur : je ne sais pas d’où sortaient tous ces bons plats, mais pour ceux qui invitaient, il fallait d’abord être dans la générosité. Aux États-Unis, nous avons notre mythe fondateur sur l’art de recevoir : le premier dîner de Thanksgiving. Quand les pèlerins ont rendu grâce à Dieu d’avoir eu une bonne récolte, ils ont invité les Indiens à venir manger avec eux. C’est cette idée : inviter même des gens différents.

Thibaut de Saint-Pol : Ce qui m’intéresse, c’est de cerner les particularités des univers dont vous êtes spécialistes. Galina Kabakova, vous nous avez amené quelques images qui peuvent nous permettre de cerner la manière dont on reçoit en Russie.

Les règles d’accueil évoluent

Galina Kabakova : Ces images montrent l’évolution des règles de l’accueil et de la sociabilité. Ici, nous voyons une reconstitution historique d’un banquet royal de début du 17e siècle. Parmi les invités, il n’y a que des hommes : les femmes sont là pour leur offrir à boire, pour les saluer, mais ne participent pas. Et tout le monde est placé selon son origine : les représentants des familles aristocratiques à une table, les représentants du clergé à une autre, et le tsar  à part. C’était un système extrêmement contraignant qui sera abandonné lors de la révolution culturelle du 18e siècle. Pierre Legrand décide alors d’imposer à la société, à la bonne société tout d’abord, des assemblées – c’est le mot qu’il a proposé – où tout le monde est obligé de venir avec son épouse, de participer à la conversation commune et de se côtoyer. C’était la première étape d’adaptation du modèle occidental, avec des références à ce que Pierre Legrand a vu aux Pays-Bas, parce que c’était pour lui le pays de référence.

Par la suite, dans les années 1740, il y aura une nouvelle révolution. Le modèle français va être imposé par Elisabeth Petrovna. Elle décide que tous les aristocrates doivent ouvrir leurs portes au moins une fois par semaine et tenir une table ouverte. C’était la première tentative d’introduire des salons à la française – avec la sociabilité qu’on imaginait française. C’était une expérience assez douteuse, parce qu’à la place des salons à la française, on a créé tout un réseau de mini-cours basées sur le système du clientélisme. Il n’y avait pas la mixité sociale voulue par l’impératrice, mais ce phénomène de la table ouverte a vraiment caractérisé l’hospitalité russe pendant presque un siècle. Cela a eu des conséquences assez pénibles. Comme on devait prévoir une quantité très impressionnante de nourriture et de boissons, les Russes ont choisi le système du droit de préséance : chacun est placé selon son rang. Ceux qui sont bien placés ont droit à la bonne chère et aux boissons de qualité, et ceux qui sont à l’autre bout de la table doivent se contenter de très peu de choses.

Reproduire la hiérarchie sociale

Benjamin Boudou : J’étais hier avec des historiens spécialistes de l’antiquité et ce qu’ils m’ont raconté était très proche de ce que je viens d’entendre. Des grands banquets étaient organisés par les empereurs, ou les gens puissants, durant lesquels on invitait un certain nombre de gens pour se moquer d’eux à table, leur faire des farces. Et ce que l’on offre à manger est différent selon les statuts. Aux plus grands, assis à côté du maître de maison, on donne les mets les plus fins : dans la Rome antique, c’est la vulve de truie farcie aux oursins. Pour les plus lointains, ce sera des œufs, de la salade, quelque chose de très frugal. Donc le moment de commensalité permet à la fois d’asseoir la hiérarchie et de reproduire la société, en reproduisant dans ces scènes intimes ce qui se passe sur la scène publique.

Thibaut de Saint-Pol : De ce que vous venez tous de dire, nous comprenons qu’il y a une grande diversité de manières de recevoir selon les cultures et un certain nombre de codes plus ou moins stricts.

Ce qui va nous intéresser aussi, c’est la manière dont se tissent des liens entre les différentes cultures. J’ai cru comprendre qu’il y avait une influence de la culture française en Russie ou aux États-Unis ?

La cuisine française a des ambassadeurs

Meg Bortin : L’influence de la France, c’est l’élégance des plats et aussi leur ordre très codé : l’entrée, le plat principal, la salade, le fromage, etc. Même si j’ai été très surprise, à mon arrivée en France, de voir qu’on mangeait le fromage après le repas alors qu’aux États-Unis, nous le mangeons pendant l’apéritif et pas à table. Aux États-Unis, maintenant, nous avons tendance à suivre l’exemple français et commencer les dîners beaucoup plus tard, vers 7 h peut-être 8 h. Alors que quand j’étais petite, l’heure du dîner, c’était 5 h 30 – 6 h. C’est déjà une influence importante. Le vin s’est également introduit dans la cuisine américaine.

Et certains ambassadeurs de la culture française ont changé les habitudes. À commencer par Julia Child, une Américaine dont le mari diplomate était posté en France et qui est tombée complètement amoureuse de la cuisine française. À la suite de quoi, elle a écrit des chefs-d’œuvre sur la cuisine française en anglais et a eu son programme de télévision. Cela a beaucoup fait pour disséminer la cuisine française. Maintenant, c’est courant d’avoir des sauces françaises en Amérique, en Angleterre, un peu partout. C’est l’influence moderne de la France. Mais mon ami Pierre, ambassadeur, parlait aussi de l’influence par la diplomatie, par exemple avec les grands chefs de la cuisine française qui ont été importés à la Cour de Russie.

Le repas français est galant !

Galina Kabakova : Bien sûr, en Russie, la cuisine française a dominé pendant des siècles. Un autre aspect a été importé, même si cela a pris beaucoup de temps : la conversation légère, galante. C’est quelque chose qui n’était pas du tout évident au 18e siècle. Il y avait la tradition russe de séparer les hommes et les femmes à table, qui empêchait de mener cette conversation avec les dames. Lecointe de Laveau, grand gastronome et connaisseur de l’hospitalité russe, qui séjourna à Moscou en 1812, disait : « La galanterie française nuit aux jouissances du véritable gastronome. Distrait par d’aimables voisines, obligé de veiller à leur désir, il sacrifie souvent ses plaisirs aux leurs. En Russie, on n’éprouve pas cet inconvénient. Les dames occupent un côté de la table et les hommes se placent à celui opposé. De cette façon, le gastronome se trouve livré à lui-même, à chaque morceau intéressant, il peut se rendre compte de ses sensations sans crainte d’être dérangé ». Un éloge donc à cette manière de recevoir à la russe. Avec le temps, nous avons réussi à placer les dames à côté des hommes et la conversation à la française a pu prospérer pendant ces longs repas.

Thibaut de Saint-Pol : Ce qui me frappe en vous entendant c’est que, au-delà des mets, il se joue énormément de choses entre les mangeurs. Et qu’une des particularités de notre recevoir c’est cette organisation autour de la table. Les modes du recevoir ne dépendent pas seulement ce que nous mangeons, mais aussi de tout ce qui va se créer entre les mangeurs, du placement et de la conversation.

Boire et fumer ensemble

Benjamin Boudou : La conversation est évidemment essentielle, parce que c’est ce qui se déroule souvent à table. Pour cela, manger c’est bien mais boire c’est mieux, parce que boire aide beaucoup à discuter. Un bon repas s’accompagne souvent d’alcool, pas forcément en grande quantité, mais suffisamment pour se détendre et pouvoir parler de choses et d’autres. Ainsi, au Tibet,  quand vous avez besoin de demander un service à quelqu’un, vous vous vous invitez chez lui en amenant de l’alcool. Vous êtes donc censé être un invité mais vous allez vous transformer en maître de maison, puisque vous allez servir votre hôte. Vous lui servez de la bière, de la bière, de la bière ; jusqu’à ce que suffisamment détendu, vous puissiez demander ce que vous avez à demander. Et en général, l’autre finit par accepter.

Et dans de petites sociétés, qui ont peu de contacts les unes avec les autres, la conversation est essentielle. Pas pour briller mais pour obtenir des informations. Donc, on commence par boire, ou par fumer, et c’est autour de cela que l’on va discuter. Dans les récits sur l’hospitalité, il est souvent fait référence au fait de fumer ensemble. La fumée permet de se détendre, mais aussi de se concentrer et d’écouter attentivement. Mais l’anthropologue fait une différence entre les occasions où chacun a l’équivalent d’une cigarette et celles où un objet passe de main en main. Dans ce dernier cas, nous partageons une même substance et c’est ce qui nous rapproche. C’est la même logique quand les Indiens fument le calumet de la paix et quand des jeunes fument des joints ! C’est la même chose avec la nourriture, quand elle est prise dans un même plat. Nous touchons la même chose donc nous nous faisons confiance.

Alain Montandin : Nous retrouvons ce partage dans le toast au 18e siècle en Angleterre On faisait passer une croûte rôtie, chacun buvait puis le dernier mangeait le toast et buvait. Ce qui est intéressant, c’est cette communauté de partage, d’une même fumée ou d’une coupe qui circule.

Thibaut de Saint-Pol : C’est très intéressant. En sociologie, nous avons des études sur des entrepreneurs essayant de commercer ensemble mais ayant beaucoup de mal à se comprendre. Il y a des exemples d’entrepreneurs américains qui se retrouvent face à des représentants de pays de l’Est, où tout passe au travers de l’alcool. Et, à un moment, l’Américain dit : « Stop, maintenant nous allons parler affaires ». De l’autre côté, il y a rupture puisque la confiance ne s’est pas encore installée. Du coup, il y a une incompréhension totale et ils ne font pas affaire. C’est pour cela que nous voyons se développer, par exemple en Chine, des écoles de formation aux manières de recevoir, pour pouvoir commercer.

À table, on juge les autres convives

Benjamin Boudou : Avec ces codes, la table peut aussi devenir un lieu d’épreuve. Par exemple, dans les milieux académiques anglo-saxons, les entretiens d’embauche de professeurs passent par un dîner avec tout le département. L’enjeu est de montrer qu’on connaît les codes, mais aussi d’être un bon hôte – quelqu’un avec qui on pourra travailler pendant longtemps. Le problème c’est que  l’invité, l’étranger, ne peut pas être totalement un étranger. Parce que pour que le rite réussisse, il faut qu’il en connaisse quand même les étapes essentielles. La bonne éducation doit apprendre cela, parce que ce sont des moments durant lesquels nous sommes en représentation, et jugés.

Thibaut de Saint-Pol : Cela montre que la table peut  être un lieu où on bâtit des frontières. Dès l’enfance, nous allons apprendre ces codes ou, à l’inverse, ne pas les connaître. La table est un endroit où les disparités et inégalités sociales vont se donner à voir, parce que si vous ne connaissez pas les codes, vous allez être ridicule. Une rupture va se créer avec l’ensemble des convives. Donc la table est à la fois un lieu où nous créons du lien social, et un lieu où se marquent les frontières.

Au restaurateur d’offrir les codes

Thibaut de Saint-Pol : Et si d’une culture à l’autre nous avons des actes qui apparaissent polis ou impolis, autorisés ou interdits, nous allons retrouver ces mêmes différences en termes sociaux. Nous avons parfois un mode d’alimentation dont une partie de la population va se sentir exclue, ou qui va lui paraître élitiste. Toute la difficulté, pour le restaurateur, est alors de s’adapter à son public.

Benjamin Boudou : La nourriture et les événements autour d’une table produisent forcément de la distinction. De la même façon que certains se censurent, refusant d’aller au concert ou à l’opéra en disant : « Je n’ai pas les codes, je ne serai pas à l’aise », j’imagine que le problème se pose aussi pour un restaurant de luxe. J’imagine que tout l’enjeu d’un bon professionnel, c’est de mettre le client à l’aise. C’est un monde, certes, que le client ne connaît pas, mais s’il est là, c’est que précisément, il a envie de le découvrir. Faire que les mondes se rencontrent, permettre qu’il y ait de l’hospitalité, de l’ouverture, de l’échange, tout en préservant les valeurs que l’on souhaite diffuser, c’est l’enjeu.

Thibaut de Saint-Pol : J’ai une autre question : nous avons parlé de l’influence de la France sur les autres cultures, mais ces autres cultures nous ont-elles aussi influencés ?

La gastronomie française est un peu russe

Galina Kabakova : L’exemple le plus connu, c’est le service à la russe. Il est très répandu en Russie au 18e siècle mais nous ne le découvrons en France qu’au début du 19e et il ne devient dominant qu’au dernier tiers du siècle. Au début, il est très critiqué par les Français : Antonin Carême, qui fait autorité, dit que le service à la russe est pratique mais n’est pas spectaculaire. Donc ce plaisir du spectacle manque terriblement. D’ailleurs ce service à la russe a été abandonné par les Russes eux-mêmes ! Dans une maison russe, tous les plats sont exposés en même temps. C’est en quelque sorte le service à la française qui s’est introduit sans crier gare.

Thibaut de Saint-Pol : Tout à l’heure, dans les propos Meg Bortin, je percevais l’idée qu’avec la mondialisation, il y avait comme une convergence des manières de recevoir.

Meg Bortin : Nous pouvons le voir pour la nourriture, avec le hamburger, que nous trouvons maintenant partout, ou la mode des cocktails américains importés en France. En ce qui concerne l’hospitalité, c’est difficile à dire. Ce qui est très fréquent aux États-Unis, c’est le dîner-buffet. On se sert, on reste debout ou on s’assoit un peu n’importe où, et on parle. En France, c’est plus codifié. On s’assoit à table, en alternant hommes et femmes si on peut. En Angleterre, il peut y avoir un moment où les hommes partent fumer un cigare et les femmes vont à la cuisine ou ailleurs : une séparation des sexes. Alors qu’aux États-Unis, c’est plutôt rare.

Thibaut de Saint-Pol : Et l’acte de manger va être investi de manières très différentes selon les pays. Notamment en France où cet acte de l’alimentation a un sens très social. Pour nous, manger, ce n’est pas que manger, mais ce n’est pas le cas dans toutes les cultures. Quand on interroge les gens aux États-Unis, on découvre que leur représentation de cet acte va être plutôt perçue en termes de calories. En France, nous allons construire du lien social.

Sinon, en termes de pratiques plus professionnelles, des choses vous ont-elles frappées sur la manière de recevoir dans les restaurants ?

« Finis ton assiette ! » Ou pas …

Meg Bortin : Aux États-Unis, nous avons des portions absolument énormes dans les restaurants, alors qu’en Europe, notamment en France, ce sont des portions plus raisonnables. Or, aux États-Unis, on apprend dès son plus jeune âge, si on est une fille, qu’il ne faut pas finir son assiette. Lorsque ma mère est allée dans un restaurant en Italie et n’a mangé qu’un peu de son risotto en pensant être polie, le chef est sorti avec son grand couteau parce qu’elle ne voulait pas finir son assiette. Quand je suis arrivée à Paris, j’étais choquée de voir dans les restaurants des belles femmes filiformes qui commandaient et mangeaient un énorme repas. J’ai trouvé que c’était une excellente idée d’ailleurs.

Thibaut de Saint-Pol : En lisant les travaux des uns et des autres pour préparer cette table ronde, je me posais une question : quel lien pouvons-nous faire entre les pratiques traditionnelles d’hospitalité et celles d’aujourd’hui, quand, par exemple au restaurant, nous allons payer pour de l’alimentation ?

Offrir pour se donner à voir

Alain Montandon : C’est très différent. Il y a des invariants anthropologiques. Marcel Mauss relevait – à propos des Maori mais c’est un phénomène universel – que ce qui est offert concerne toute une partie de la personnalité du donateur. Offrir, c’est présenter quelque chose de soi. La maîtresse de maison a le souci que ce qui concerne les manières de recevoir – l’accueil, la décoration, la nourriture – puisse renvoyer une image flatteuse d’elle-même. Une toile d’araignée dans la salle à manger, un rôti brûlé, une mise en plis mal faite … autant de déshonneurs. Ces ratés sont des blessures narcissiques sociales, mais qui ont une fonction réparatrice, car ils montrent l’exigence d’un fonctionnement normatif de l’interaction.

L’hospitalité doit-elle être gratuite ?

Benjamin Boudou : Nous rencontrons ce problème pendant toute l’histoire de l’hospitalité : est-ce que c’est un don généreux ou un commerce ? Est-ce que les auberges et les restaurants peuvent se revendiquer de l’hospitalité ? Cela a posé problème à tout le monde. Dès l’antiquité, on parlait d’hospitalité commerciale et mercantile. On trouvait cela beaucoup moins digne que la véritable hospitalité, qui était en fait une hospitalité aristocratique. Seuls les riches, les puissants pouvaient inviter.

Au 18e siècle, une réflexion se porte là-dessus au moment où les auberges se multiplient. Nous n’avons alors plus besoin de connaître des gens là où nous nous rendons : nous pourrons toujours dormir et manger dans une auberge. Montesquieu disait : « Il n’y a que chez les barbares que l’on pratique l’hospitalité ». Il veut dire que chez les « barbares », ce sont encore des relations d’homme à homme, un peu primitives, tandis que nous, les modernes, avons inventé la neutralité que proposent les auberges et les restaurants. C’est vraiment une tension.

Aujourd’hui, quand nous parlons de hospitality aux États-Unis ou en Angleterre, cela désigne d’abord et avant tout le commerce. Le mot a un peu perdu ce sens, que nous avons gardé en Europe, qui fait plutôt appel à la charité chrétienne. Or, la tradition de la charité pour comprendre l’hospitalité est essentielle. La règle de Saint-Benoît dit les choses clairement : il n’y a pas seulement la nourriture, il faut laver les pieds, et pratiquer d’autres rituels bibliques, inspirés de Jésus, qui devait être accueilli parce qu’il était étranger.

Ce à quoi il faudrait réfléchir, c’est le sens d’une hospitalité contemporaine vis-à-vis des plus faibles, puisque c’est de cela dont il s’agit quand on parle de la charité. C’est l’idée d’une hospitalité comme réponse à une urgence. À un moment donné, il faut faire quelque chose. Il faut être concret. Pendant les attentats, par exemple, j’ouvre ma porte à quiconque est bloqué. À mon avis, quelque chose qui a toujours existé dans cette idée d’hospitalité, c’est cette idée d’urgence, d’immédiateté. Et c’est l’immédiateté de la relation à l’autre, qui qu’il soit, qui permet l’hospitalité.

Galina Kabakova : Cela a été aussi inscrit dans les codes très anciens. En Norvège, à côté de la porte des maisons traditionnelles, vous aviez toujours un banc, qu’on appelait le banc du mendiant. Ainsi, il y avait une place, même si elle n’était pas très prestigieuse, pour quelqu’un qui a besoin d’être nourri et hébergé pendant un moment.

Alain Montandon : La tradition d’hospitalité est très forte dans les pays difficiles – nordiques, de désert, de haute montagne – dont les contextes ont toujours favorisé une pratique de l’hospitalité d’urgence, et c’est là que l’hospitalité la plus authentique est restée.

Thibaut de Saint-Pol : Pourtant, selon tout ce que vous nous avez dit, une tension semble présente entre les modes de réception chez les riches et chez les pauvres.

Le don et le contre-don

Galina Kabakova : La question de l’argent est sous-jacente chez les pauvres comme chez les riches. J’ai expliqué les problèmes qu’ont rencontrés les riches Russes quand ils ont dû ouvrir leurs portes. La paysannerie avait les mêmes. Les gens se ruinaient carrément s’ils devaient organiser des réceptions annuelles et des mariages, c’était catastrophique. En même temps, ils ne pouvaient pas faire impasse sur ces obligations. Pourquoi ? Nous avons parlé des riches qui reçoivent les pauvres, etc., mais c’est  un acte réciproque. L’hospitalité est un réseau. Vous ne pouvez pas recevoir avec peu de moyens votre voisin, parce que sinon, vous serez reçus de la même manière. Et ce serait vraiment déshonorer votre invité et vous déshonorer. Thibaut de Saint-Pol : Nous rejoignons cette idée du lien social qui se crée et de la manière dont on le construit… Galina Kabakova : Et qui se maintient… Thibaut de Saint-Pol : Au travers de l’hospitalité.

Benjamin Boudou : C’est exactement cela. Même si le moment de l’hospitalité n’est pas forcément un moment d’égalité  parce que celui que nous accueillons est mis sur un piédestal (c’est la personne à qui l’on doit tout), ou qu’à l’inverse le système d’accueil permet de le contrôler. Mais l’enjeu est la réciprocité à long terme : j’accueille aujourd’hui pour être accueilli demain, c’est là que nous voyons l’hospitalité comme facteur et moteur de la socialité. C’est ce qui permet des alliances entre des groupes lointains : si je vous accueille aujourd’hui, cela veut dire qu’il va falloir qu’on se retrouve plus tard. À partir du moment où on nous donne, il faut recevoir, et il faut rendre.

Meg Bortin : Je parlerais d’une expérience que j’ai eue en arrivant à Londres. Comme j’aime bien faire la cuisine et ne connaissais pas grand monde, j’ai commencé par faire une série de dîners où j’ai invité des gens. Au bout d’un moment, personne ne m’ayant invitée en retour (ce qui était quand même le but de l’exercice), j’ai demandé à une amie anglaise : « Que se passe-t-il ? Peut-être qu’ils n’aiment pas la cuisine franco-américaine ? » Elle m’a répondu : « Attendez 6 mois et vous allez voir ». Au bout de 6 mois, les retours d’invitation ont commencé. C’est une vraie différence culturelle. En France, on n’attend pas 6 mois pour inviter quelqu’un. Et aux États-Unis, si vous rencontrez quelqu’un en attendant le bus, vous l’invitez le lendemain. Il y a quand même des différences même si nous sommes globalisés.


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